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Quelles traces allons-nous laisser aux futures générations ?

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La génération la plus documentée de l’histoire ne laissera peut-être rien

On vit à une époque fascinante. Chaque jour, l’humanité produit plus de données qu’elle n’en a produit pendant les 5 000 premières années de son histoire écrite. Des milliards de photos, de messages, de vidéos, de posts, de documents. Chaque moment de nos vies est capturé, partagé, stocké.

Et pourtant.

Dans 200 ans, les historiens qui essaieront de comprendre notre époque pourraient se retrouver face à un vide. Pas par manque d’informations. Mais parce que les supports sur lesquels nous les avons stockées auront disparu, muté, ou seront devenus illisibles.

C’est le grand paradoxe de notre génération : on est les humains les plus documentés de l’histoire, et pourtant nous risquons de ne presque rien laisser.


Le paradoxe de l’abondance numérique

On n’a jamais autant produit. On n’a jamais autant perdu.

En 2024, l’humanité génère environ 2,5 quintillions d’octets de données par jour. Les réseaux sociaux débordent. Les serveurs tournent sans relâche. Chaque repas est photographié, chaque opinion publiée, chaque souvenir sauvegardé dans un cloud quelque part.

Mais voilà ce qu’on oublie : un document numérique n’est pas un document. C’est une dépendance.

Il dépend d’un format. D’un logiciel. D’un système d’exploitation. D’un matériel pour le lire. D’une entreprise pour le maintenir. Et quand l’un de ces maillons disparaît, le document avec lui.

Tu as essayé d’ouvrir un fichier Word de 1995 récemment ? Ou une disquette ? Ou un CD-Rom ? Ces formats avaient 20 ans. Le papier, lui, en a parfois 500 — et on le lit encore.

Le Dark Age numérique

Vint Cerf, l’un des pères fondateurs d’Internet et vice-président de Google, a utilisé une expression qui fait froid dans le dos : le « Digital Dark Age ». Il a alerté dès 2015 sur le fait que nos données numériques risquent de disparaître à une vitesse bien supérieure à ce qu’on imagine, laissant un trou noir dans la mémoire collective de l’humanité.

L’historien Roy Rosenzweig avait lui aussi tiré la sonnette d’alarme dans son essai Scarcity or Abundance ? en soulignant ce paradoxe vertigineux : les civilisations anciennes nous ont laissé des tablettes d’argile vieilles de 5 000 ans. Des fresques. Des manuscrits. Des pierres gravées. La civilisation numérique, elle, stocke tout sur des supports dont la durée de vie moyenne est de 10 à 30 ans.

Une tablette sumérienne a traversé cinq millénaires. Une clé USB moyenne tient 10 ans dans un tiroir.

L’obsolescence programmée de la mémoire

Ce phénomène porte un nom dans le monde de la conservation du patrimoine : l’obsolescence des formats. Et il est bien plus rapide qu’on ne le croit.

Quelques exemples concrets :

  • Les fichiers créés sur WordPerfect dans les années 80-90 sont aujourd’hui largement illisibles sans logiciel spécifique
  • Les photos stockées sur Kodak Photo CD dans les années 90 nécessitent des lecteurs que plus personne ne fabrique
  • Des milliers d’œuvres créées sur Flash — le format dominant du web créatif des années 2000 — ont disparu en 2020 quand Adobe a abandonné le support
  • Des archives de Second Life, des forums entiers, des blogs de millions de personnes ont été effacés sans préavis par les plateformes

Et ce n’est qu’un début. Les plateformes ferment. Les entreprises font faillite. Les formats évoluent. Et personne n’est vraiment en charge de préserver tout ça.


Pourquoi ça nous touche profondément — la psychologie de la trace

Le besoin universel de laisser une empreinte

Ce n’est pas anodin que cette question nous touche. Le besoin de laisser une trace est l’un des besoins psychologiques les plus fondamentaux de l’être humain.

Le psychologue Ernest Becker, dans son œuvre majeure The Denial of Death, explique que la grande partie de nos comportements humains est motivée par une peur inconsciente de la mort et du néant. Et que pour y répondre, l’être humain cherche à créer quelque chose qui lui survivra — un enfant, une œuvre, un acte, un souvenir. Il appelle ça l’immortalité symbolique.

Écrire un livre. Construire une maison. Planter un arbre. Graver son nom dans la pierre. Ces gestes millénaires répondent tous à la même pulsion profonde : exister au-delà de soi.

Et notre génération, pour la première fois, croit pouvoir satisfaire ce besoin à l’infini grâce au numérique. Des millions de photos. Des archives de messages. Des vidéos de chaque moment important. L’illusion d’une mémoire totale et éternelle.

Mais c’est précisément ça, l’illusion.

Le paradoxe de l’hypermnésie numérique

Le philosophe et sociologue Stiegler a beaucoup écrit sur ce qu’il appelle la rétention tertiaire — la capacité des techniques à externaliser notre mémoire. L’écriture, puis l’imprimerie, puis le numérique sont des formes successives de cette externalisation.

Mais il pointait aussi un danger : plus on externalise la mémoire, moins on l’intègre. On photographie au lieu de vivre. On enregistre au lieu de ressentir. On stocke au lieu de retenir.

Et le comble ? Ces archives externalisées sont bien plus fragiles que la mémoire incarnée dans un livre, un journal, une lettre. Parce qu’elles dépendent d’une infrastructure technologique qui, elle, est éphémère par nature.

La mémoire collective en danger

Les historiens et les anthropologues s’accordent sur un point : ce sont les supports physiques qui ont permis la transmission de la mémoire collective à travers les âges. Les manuscrits du Moyen Âge. Les lettres de soldats de la Première Guerre mondiale. Les journaux intimes de la Shoah. Les affiches de Mai 68.

Ces documents ont survécu parce qu’ils étaient sur papier. Parce que le papier n’a pas besoin d’électricité, de logiciel, de mot de passe ou d’abonnement pour être lu.

Nos emails de 2005, eux, ont souvent déjà disparu.


Ce que les chercheurs en archivistique nous disent

La communauté des archivistes et des bibliothécaires travaille activement sur ces questions depuis les années 2000. Et les conclusions sont préoccupantes.

L’Internet Archive — la bibliothèque numérique qui tente de sauvegarder le web — estime que la durée de vie moyenne d’une page web est de 100 jours avant modification ou disparition. Sa mission de préservation numérique est colossale et pourtant structurellement insuffisante face à l’ampleur du problème.

La Library of Congress aux États-Unis a lancé des programmes massifs de numérisation — mais aussi, paradoxalement, de re-matérialisation : imprimer sur papier de haute qualité des documents numériques jugés importants, précisément parce que le papier reste le support le plus fiable sur le long terme.

En France, la BNF (Bibliothèque nationale de France) pratique le dépôt légal numérique depuis 2006 — mais reconnaît elle-même les limites de l’exercice face à l’évolution constante des formats.


Pourquoi imprimer, écrire et publier sur papier n’est pas nostalgique c’est stratégique ?

Le papier bat le pixel sur le long terme

Un livre imprimé sur papier sans acide peut durer 500 à 1 000 ans dans de bonnes conditions. Un papier ordinaire, 100 à 200 ans. Un fichier numérique sans migration régulière vers de nouveaux formats : 10 à 30 ans dans le meilleur des cas.

La hiérarchie est claire. Et pourtant on continue de tout confier au numérique en pensant que c’est plus sûr.

Ce que tu peux faire concrètement

Ce n’est pas une question de nostalgie ou de méfiance envers la technologie. C’est une question de stratégie mémorielle. Voilà ce que ça veut dire en pratique.

Imprimer ses photos — pas toutes, mais celles qui comptent vraiment. Un album photo physique traverse les générations. Un dossier nommé « photos 2019 » sur un disque dur, lui, disparaît avec le disque.

Écrire un journal, même irrégulier — quelques pages par mois sur ce que tu vis, ce que tu penses, ce que tu traverses. Dans 50 ans, ce journal vaudra infiniment plus que dix ans d’archives Instagram.

Imprimer tes écrits importants — tes meilleurs posts, tes articles, tes réflexions. Ce que tu écris aujourd’hui sur LinkedIn ou sur ton blog a une valeur. Mais il dépend d’une plateforme qui peut disparaître demain.

Publier un livre — même autoédité, même en petit tirage. Un livre entre dans des bibliothèques, dans des archives, dans des maisons. Il voyage dans le temps d’une façon qu’aucun fichier PDF ne peut égaler.

Écrire des lettres — à tes enfants, à tes proches, à toi-même. Une lettre manuscrite est l’un des documents les plus précieux qui existent. Les historiens le savent. Les descendants qui en retrouvent dans un grenier aussi.

La vraie question : qu’est-ce que tu veux laisser ?

Au fond, c’est une question philosophique autant que pratique. Qu’est-ce qui mérite de traverser le temps ? Qu’est-ce que tu voudrais que tes petits-enfants sachent de toi ? De ton époque ? De ce que tu as pensé, ressenti, traversé ?

Ces questions méritent une réponse matérielle. Pas un dossier dans un cloud.


Conclusion

Notre génération est face à un paradoxe vertigineux : jamais l’humanité n’a autant produit, documenté, archivé. Et jamais la transmission vers les générations futures n’a été aussi incertaine.

Les civilisations qui nous ont précédés ont gravé dans la pierre, couché sur parchemin, imprimé sur papier. Leurs traces ont traversé des siècles. Les nôtres tiennent sur des serveurs loués à des entreprises qui peuvent faire faillite, sur des formats qui deviennent obsolètes tous les dix ans, sur des plateformes dont les conditions générales prévoient explicitement qu’elles peuvent tout effacer.

Ce n’est pas une raison de désespérer. C’est une raison d’agir.

Imprimer. Écrire. Publier. Matérialiser ce qui compte. Pas par nostalgie du papier, mais par respect de ce que tu veux laisser derrière toi.

Parce que la vraie mémoire ne se stocke pas dans un cloud. Elle se transmet de main en main.

Pour aller plus loin : Le système TIMER

C’est LA formation qu’il te faut si tu veux qu’on t’accompagne à mettre en place des actions concrètes adaptées à ta réalité. Dedans on te fait prendre conscience de ta relation au temps et de comment y faire face, pour retrouver enfin de la sérénité et du temps avec tes proches.

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